"Pas de métro = pas de logements"

En novembre 2017, un groupe d'élus de la frange sud du plateau de Saclay – inquiétés par des rumeurs sur le décalage du calendrier de la ligne 18, voire la suppression de cette ligne – ont organisé une manifestation où ils brandissaient une banderole sur laquelle on pouvait lire "Pas de métro = pas de logements". En témoigne, entre autres, cet article : "« Pas de métro, pas de logements »,, l’avertissement des élus du plateau de Saclay à l’État". Le maire de Palaiseau confirmait cette velléité en décembre 2018, déclarant que la construction de logements dans le quartier de Polytechnique était retardée à cause de la décision du gouvernement en février 2018 de décaler de trois ans la livraison de la ligne 18.

La logique derrière cette posture semble être de considérer que les ménages qui viendront s’installer dans ce secteur travaillent un peu partout en Île-de-France sauf à proximité de leur domicile. Cela va d’ailleurs de pair avec ce qu'on a pu entendre dire par un haut responsable de l’EPAPS : « il faut construire des logements sur le plateau pour remplir la ligne 18 dans le sens Saclay-Paris ». Et en même temps, on prend l’hypothèse que les usagers du plateau résident un peu partout en Île-de-France sauf à proximité de leur lieu de travail.

Tout ceci est absurde sur le plan de l’aménagement du territoire ! C’est l’exact contraire d'une "ville cohérente", où on cherche à réduire au maximum les distances domicile-travail, diminuant les besoins de mobilité contrainte et favorisant en même temps le développement d’une vie locale avec des services présentiels, etc. Au lieu de cela, on s’inscrit dans une logique de création de cités dortoirs. C’est cette logique infernale qui rend la région parisienne de plus en plus invivable, incitant de nombreux Franciliens à la quitter dès qu’une opportunité se présente.

Il est impératif de changer de logiciel, sous peine d'asphyxie ! Le plateau de Saclay est loin d'être le seul territoire francilien à subir les conséquences d'un aménagement en dépit du bon sens. Ainsi, l'agglomération de Saint-Denis (93) compte environ 80 000 emplois, dont 69 000 (86 %) sont occupés par des travailleurs résidant à l'extérieur, tandis que sur les 42 500 travailleurs dionysiens occupés 31 000 (73 %) vont travailler à l'extérieur et que le taux de chômage local atteint 23 %. C'est un exemple emblématique de "ville dissociée" (ceux qui y travaillent habitent ailleurs et ceux qui y habitent travaillent ailleurs), qui entraîne des besoins de déplacements considérables, que le Grand Paris Express risque d'aggraver en diminuant encore l'autonomie de ce territoire. Il faut absolument éviter à Paris-Saclay de s'inscrire sur une trajectoire similaire avec la mise en place de la Ligne 18 !

Dans la mégalopole francilienne, la priorité n’est pas d’interconnecter tout avec tout, ce qui induit un gigantesque mouvement brownien (43 millions de déplacements quotidiens), qui s'accroît chaque année de 300 000 à 400 000 flux par jour. C'est un processus infernal que la Grand Paris Express ne saurait enrayer car il incitera la population à se disperser encore plus loin en périphérie de la région. La priorité est, au contraire, d'assécher les besoins de déplacement à la source en renforçant l’autonomie des bassins de vie et d’emploi, de façon à créer ou renforcer des "zones cohérentes" (ou "zones intenses") comme il en existe au sein du bassin d'emploi de Versailles/Saint-Quentin. Cela passe obligatoirement par une déconcentration des emplois franciliens, excessivement localisés à Paris et à La Défense, et par l’amélioration des mobilités de proximité au lieu de favoriser les déplacements lointains.

Pour aller plus loin, voir "Les écueils du Grand Paris Express".

Vous avez dit "épine dorsale" ?

Toujours de la part de responsables de l'aménagement du plateau de Saclay, on entend de temps à autres un discours prônant le métro de la ligne 18 comme l'"épine dorsale" (ou "colonne vertébrale", selon l'inspiration du moment) traversant le plateau d’est en ouest pour relier Massy à Versailles via Saclay. En effet, cela fait partie depuis longtemps des images d’Épinal de l’EP(A)PS, tout comme la "Silicon Valley à la française", etc.

Or, une épine dorsale est supposée soutenir et innerver un corps qui l’entoure et les champs du plateau de Saclay n'ont nul besoin d'être soutenus et innervés. Les vers de terre et les rigoles leur suffisent.

Cette métaphore aurait pu avoir un sens si tout le plateau était urbanisé, conformément à l’intention de Christian Blanc, qui voulait mettre un terme à la vocation agricole du plateau et laisser aux habitants le lot de consolation d’un parc de 800 ha. Cette "vision" n’a peut-être pas réellement été abandonnée dans l’esprit des décideurs…

En tout cas, dès lors qu’on admet l’existence pérenne de la ZPNAF, le concept d’une épine dorsale sans chair ni os autour relève de l’arnaque intellectuelle, au même titre que le soi-disant bassin d’emploi Versailles-Saclay. Ce dernier est sorti d'un chapeau politico-technocratique en 2016, d'un commun accord entre l'État et la Région, définissant un découpage grossier de l'Île-de-France en 25 bassins d'emploi, dont la Région vante les mérites.

Comme le montre la figure ci-dessous, le prétendu bassin d'emploi Versailles-Saclay n'y est rien d'autre que la juxtaposition de quatre intercommunalités, soit un territoire de 845 000 habitants !

BEVS  INSEE+IAU IdF

Un tel regroupement purement administratif n'a aucun rapport avec un bassin d'emploi et des études statistiques à cette échelle, comme l'INSEE et l'IPR (ex IAU IdF) ont osé le faire sous le titre "Versailles-Saclay : bassin d'emploi de la R&D et des industries du futur" (dont est extraite la figure ci-dessus), sont dépourvues d'intérêt, les caractéristiques locales significatives y étant noyées dans des moyennes. La plaine agricole du plateau de Saclay n'y est guère qu'un point à l'horizon. Mais l'objectif caché de ce genre d'étude est de démontrer le besoin d'une "épine dorsale", c'est-à-dire des infrastructures de transports lourdes, tels une ligne de métro (Ligne 18) et une autoroute urbaine 2x2 voies (RD36), pour interconnecter les territoires de ce vaste "bassin d'emploi" afin que leurs habitants et usagers puissent le traverser de part en part.

Les 24 autres prétendus "bassins d'emploi" sont également des regroupements d'intercommunalités. C'est d'autant plus incongru que ces intercommunalités elles-mêmes ont très souvent été constituées sur fond d'affinités politiques : ce sont des "territoires prescrits" plutôt que  des "territoires vécus".

Les vrais bassins d'emplois franciliens ont été documentés par l'étude "Le Grand Paris des Habitants", réalisée en 2013 sous la direction des architectes-urbanistes Christian Devillers et Marie Évo, sur la base de données objectives, telles les recensements de l'INSEE et l'Enquête globale transport. Y apparaissent clairement comme dissociés, d'un côté le bassin Versailles/Saint-Quentin, de l'autre celui centré sur Massy, allant d'Antony à Gif-sur-Yvette et Les Ulis en passant par Saclay.

bassins VSQY AMUG

 À leur tour, chacun de ces bassins n'a que des rapports très lointains avec le bassin Orly-Rungis.

Les statistiques de l’INSEE sur les déplacements domicile-travail confirment sans équivoque l'extrême faiblesse des échanges entre les territoires situés de part et d'autre de la plaine agricole du plateau de Saclay : sur les 86 158 flux de déplacements quotidiens émanant des 24 communes des communautés d'agglomérations Versailles Grand Parc et Saint-Quentin-en-Yvelines, seuls 309 (soit 0,36 %) vont en direction de l’Essonne et 237 (0,28 %) vers le Val-de-Marne.

La quasi-indépendance entre ces bassins est également mise en évidence dans l'étude "De Versailles à Orly – Caractéristiques du/des territoire(s)" réalisée en 2017 par l'urbaniste socio-économiste Jacqueline Lorthiois, sur la base des données les plus récentes de l'INSEE. Cette étude, d'une grande clarté, a été présentée aux "Assises de la mobilité sur le plateau de Saclay et les vallées voisines" en novembre 2017.